De la morale à l’éthique : sortir du cadre, dépasser la limite, en répondre, la reposer ailleurs

Relecture de ce livre « Penser l’écart » – Carlos Tinoco, Sandrine Gianola, Philippe Blasco

Un chapitre qui s’intitule « L’écart face à l’autre », c’est le dernier du livre… 

« Toute levée de limite n’est que provisoire : assumer jusqu’au bout le geste « hors cadre », c’est comprendre qu’il ne s’agit pas simplement de passer outre le récit collectif. Il ne s’agit pas d’une transgression irresponsable mais d’une prise en charge pleine et entière de la limite par le sujet-auteur.
Rien ne se créé sans en passer par cette zone trouble, hors récit collectif, où le désir et l’angoisse sont sans doute les plus aigus. Rien ne se créé non plus sans la pose de cette limite, à nouveau, mais ailleurs. Ainsi, qui lève une limite se doit de répondre d’elle : sortir du cadre donne une responsabilité particulière, qui n’est pas celle de gardiens mais d’artisans de la limite.
Si elles souhaitent respirer à pleins poumons, ces personnes n’ont d’autre choix que de travailler à s’assumer pleinement comme co-autrices des récits. Il leur incombe par conséquent de travailler à la question posée par toute limite car elles sont à même d’y répondre et d’en répondre, en la réajustant de manière féconde. C’est à cette seule condition que leur propre récit subjectif pourra s’initier car la possibilité même de tout récit subjectif en passe par le travail des récits collectifs eux-mêmes. Or, il faut pour cela pouvoir s’y tenir résolument à la marge, considérant dans son ensemble le récit collectif sans rien lâcher de son éprouvé. C’est une position qui requiert une capacité de grande écoute, une sensibilité beaucoup plus fine, mais aussi, une pleine autorisation donnée à soi-même de se tenir là, à la marge, un pied dedans et un autre en dehors du récit collectif, Passer de la morale à l’éthique est le grand défi de tout « hors cadre ». Son salut réside dans ce grand pas. Toucher de tout son être, et pas seulement du bout de son intellect, son innocence fondamentale est le point d’appui à partir duquel cette personne trouvera à se donner l’autorisation d’exister telle qu’elle est et d’où elle se tient. 

S’affranchir de la morale est un des grands défis qui attendent l’humanité, mais si ce n’est pas pour passer à l’éthique, il n’y a là aucune libération de l’intelligence : sombrer dans la perversion, c’est la pure et simple annihilation de tout, car aussi brillant soit-il en apparence, le pervers ne peut rien créer véritablement. Faute de ne savoir désirer la limite et de ne pouvoir la refonder, il s’avère infécond dans sa pensée comme dans ses réalisations qui n’ont que l’apparence de la virtuosité. »

[…]

Que les « hors cadre » acceptent de suspendre un instant la limite, dans l’élan confiant de la promesse de sa réinvention, sans craindre de sombrer dans la perversion. Qu’ils ne s’effraient plus de la confusion où cette levée les place inévitablement : la confusion est au domaine intersubjectif ce que l’erreur est au domaine objectif, un levier de l’apprentissage qu’il convient de dédramatiser de toute urgence, non pour sombrer dans la perversion, le chaos, mais au contraire, pour accéder à la dialectique et à l’éthique.
Qu’elles embrassent avec bonheur et sans retenue l’équivocité enchanteresse et leur désir d’aventure, qu’elles soient à l’écoute de leur sentiment de malaise quand il survient, sans pour autant s’en effrayer, qu’elles le travaillent et l’élaborent, afin de trouver l’endroit juste de la limite de ce qui s’invente, sans quoi elles se condamnent à la stérilité.
Que la question de la limite à refonder les hante, quelle que soit leur tentative d’élaboration ou de création, dans le réajustement perpétuel de celle-ci, par l’essai, l’erreur et la confusion constamment travaillés. On ne fait rien, on ne crée rien, on ne vit rien et rien ne se fonde à demeurer piégés du récit collectif. Mais on ne fait rien, on ne crée rien, on ne vit rien et rien ne se fonde non plus sans le récit collectif. Le repli autistique, la paranoia ou la perversion en sont des témoignages suffisamment éloquents. Ni complètement dans, ni tout à fait sans, mais en articulation avec le récit collectif : il s’agit d’assumer de s’y tenir à côté et d’élaborer son récit de sujet de manière dialectique.

S’autoriser à réinventer la limite est exactement ce qui va permettre à toute relation de faire sens pour la personne « hors cadre » et éventuellement de s’inscrire dans le temps, non comme un projet, rigoureusement circonscrit d’avance, mais comme une aventure. Pour toutes celles qui semblent condamnées à osciller entre des relations « normales » mais qui leur semblent inconsistantes, et des relations qui les attirent irrésistiblement mais se révèlent destructrices, la seule clé se trouve là. Le rejet des limites telles que les propose le récit collectif n’est pas pathologique, bien au contraire.
Ce n’est pas un hasard si toute relation est pensée aujourd’hui sous les modalités du contrat et du projet : ils sont les artifices par lesquels notre modernité reconstruit un temps de la stase (immobilité). Ils sont, imaginairement, une façon d’assigner d’avance à la relation son sens, sa finalité et ses bornes. C’est à dire de retirer imaginairement à l’avenir tout ce qui le constitue comme tel : son imprévisibilité. En l’inscrivant dans le présent, sous forme de détails concrets n’attendant plus que leur réalisation, on le stérilise. Ce faisant, on anéantit aussi le rêve ou le fantasme dans ce qui en faisait le sens : son ouverture vers un horizon indéfini. »

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