Un art des larmes – Texte de Romain Noël

Source : https://lundi.am/BDSM-Apocalypse

Ca fait longtemps que je cherche ces mots… ils sont presque tous pile poil dans ce texte ;
il me fait l’effet d’un gant parfaitement ajusté, d’un miroir fidèle, d’un crayon qui serait dans mes doigts…
Il me fait des frissons dans le dos
.

Il rejoint mes plus belles colères et encense la mélancolie,
il décrit finement les câbles de l’architecture complexe du réel,
il est nourri de toutes les autrices qui me font des épiphanies en ce moment,
il parle de ce dépassement-intégration de la modernité que je cherche partout,
il dégage une poésie sombre et pourtant joueuse,
il est assez fou pour penser changer le monde par une voie improbable, sans la prétention d’y croire
.

Il parle d’un « art des larmes »…
et j’ai pensé tellement de fois à me lancer dans une activité professionnelle de « montreur de larmes », sur la place publique, sur une chaîne youtube (si si vraiment !), auprès de mes ami-litants (ne pas pleurer pour être forts), comme de mes ami-méditants (ne pas pleurer pour être positifs), que ça me fait un bien fou de trouver ces mots posés dans un ordre lisible et hors de moi !

Lire le texte de Romain Noël sur lundimatin

Lire le texte de Romain Noël ici

à Nadir, qui a su me lire quand je ne pouvais plus écrire
et à Loup, qui m’a parlé des étoiles [1]

« Et si vous échouez, si vous vous sentez vaincu·e·s, et tristes, et plongé·e·s dans le noir, alors j’espère que vous vous souviendrez que l’obscurité est votre pays, là où vous vivez, là où nulle guerre n’est menée, nulle guerre gagnée, mais où le futur se trouve. Nos racines sont dans l’obscurité ; la terre est notre pays. » [2]

I

Dans la guerre en cours, le front écologique n’est qu’un front parmi d’autres. Disant cela, je pense surtout aux fronts décolonial et queer. Quand on regarde bien ces trois fronts,on réalise qu’ils ont un point commun : leur anti-humanisme est un anticapitalisme. Anthropocène, capitalocène, plantationocène [3] : ces termes désignent exactement la même chose. L’humain (anthropos) dont il est question ici est tout à la fois responsable de la catastrophe écologique, de la violence coloniale et de l’économie qui finance cette catastrophe et cette violence tout en étant financée par elles. Le Sujet de l’Anthropocène, c’est l’homme blanc, hétérosexuel, maître de lui-même et de l’univers ; car dans la vision du monde qui est la sienne, il faut se maîtriser pour pouvoir maîtriser tout le reste.


Dans un passage de La dialectique des Lumières, Adorno et Horkheimer se réfèrent à Nietzsche qui lui-même se réfère à Aristote : « La pitié est suspecte. Tout comme Sade, Nietzsche a recours au témoignage de l’art poétique : ’’D’après Aristote, les Grecs ont souffert assez souvent d’un excès de pitié : de là vient leur besoin de se libérer par la tragédie. Nous voyons à quel point ce penchant leur paraissait suspect. Il met l’État en péril, prive de la dureté et de la rigidité nécessaires et fait que les héros se comportent comme des femelles gémissantes’’ ». [4]

Vous voyez où je veux en venir : j’aime que les héros se comportent comme des femelles gémissantes. J’aime les femelles gémissantes. J’aime être moi-même, à l’heure de l’Anthropocène, une femelle gémissante. En réalité, ce n’est pas seulement l’État qui se trouve ainsi mis en péril, mais l’Humain lui-même, en tant que logiciel ontologique.

A l’heure de l’Anthropocène, les gens se mettent à pleurer. De plus en plus. Paul B. Preciado en témoigne dans une chronique intitulée « La planète meurt, mon corps pleure » [5]. En voyage à Taipei (Taïwan), le philosophe pleure tellement qu’il doit se cacher dans son hôtel pour échapper au regard des autres. Après avoir cherché la raison de ses larmes, il finit par écrire : « Les pleurs surgissent lorsque je contemple, avec la distance que procure le voyage, la mort que, en tant qu’espèce, nous avons semée sur la planète. ». Comme il le fait remarquer, c’est le fait d’être en voyage qui l’amène à éprouver cette tristesse diluvienne : « Le voyage, écrit-il, dépouille le sujet des connotations culturelles et le jette dans le monde comme un corps vivant. Et c’est mon corps vivant qui, confronté à la mort de la planète, pleure. » Quand Preciado se défait de son âme pour n’être plus qu’un corps, il ressemble à ce morceau de viande dont Deleuze parle à propos des tableaux de Bacon.

Il y a quelques années, j’ai appelé transpassion l’expérience par laquelle une créature de forme humaine, faisant face à une souffrance non-humaine, se met à pleurer et accède à une zone d’affectivité au sein de laquelle elle renonce à son humanité, puisque l’humain est le Sujet de la violence qu’elle a vu à l’œuvre. Ce renoncement, bien sûr, n’est rien d’autre qu’une promesse, de celles qu’on se fait à soi-même, quelque part dans le silence du corps. Mais les promesses comptent beaucoup. Comme les pleurs. Comme l’amitié.

Dans le passage « Shoot Canin », dans Testo Junkie, Preciado traverse douloureusement une série d’images où des animaux souffrent ou agonisent, pour finalement trouver refuge en la personne de sa chienne, y découvrant ni plus ni moins qu’une « solution canine à un problème cosmique. » [6] C’est exactement la même chose qui se produit pour lui à Taipei, sauf que cette fois-ci le véhicule de la transpassion n’est plus tel ou tel animal en souffrance, mais la planète elle-même, et que la solution au problème cosmique ainsi posé n’est plus le corps ami d’une petite chienne mais celui, tendre et gluant, d’un ravioli aux champignons : « Il est presque 6 heures du soir. […] mon corps est toujours triste. Je fais une demi-heure de queue à Din Tai Fung et ce n’est que lorsque j’introduis le premier dumpling dans ma bouche et que ma langue entre en contact avec la masse tiède de la pâte de riz et de la farce chaude de champignons que mon corps commence à oublier ce qu’il sait. » Dans un cas comme dans l’autre, la transpassion commence dans les larmes et se conclut par une expérience de consolation sensiblement matérialiste. La créature transpassionnée, délestée de son humanité, trouve du réconfort dans le contact avec la matière, dans la rencontre avec l’autre, que cet autre soit une chienne ou un ravioli aux champignons.

L’expérience que décrit ici Preciado est centrale. Elle pourrait bien donner sens à l’apocalypse en cours. Ce terme d’apocalypse ne doit pas faire peur : c’est seulement un jeu pour encaisser les coups du sort, seulement une histoire que l’on se raconte pour nourrir nos luttes.


II

A l’heure de l’Anthropocène, quelque chose comme un art des larmes est en train d’apparaître. Je pose l’hypothèse que cet art des larmes est, en réalité, un art de la transpassion, c’est-à-dire la découverte, en soi et à travers l’autre, d’une zone d’affectivité au sein de laquelle la définition historique de l’humain ne peut que disparaître comme neige au soleil. C’est pourquoi les larmes sont si importantes, pourquoi elles sont, de nos jours, le nerf de la guerre qu’il nous faut mener. Les larmes pleurent l’extinction des espèces animales et végétales tout en œuvrant à l’extinction, non pas de l’humanité en tant qu’espèce, mais de l’humain en tant que réceptacle conceptuel de l’ontologie blanche, masculine, hétérosexuelle, coloniale et capitaliste.

Cela fait beaucoup de « grands mots », j’en ai conscience. Mais vient un moment où les mots, même grands, doivent être dits. Car, à bien y regarder, nous savons tou·te·s de quoi je veux parler. Nous savons quelles forces je nomme quand je prononce avec mauvaise humeur le mot « humain ». Nous savons aussi qu’en critiquant ce mot, je ne me propose pas de détruire le monde. Nous savons, enfin, que le monde, hors-humain, ne s’effondrera pas, mais au contraire se réinventera, quelque part dans l’ombre, là où la matière désire la matière, et où ce désir fait la loi.

L’Anthropocène, c’est cette époque où l’humain est devenu la principale force géologique de la planète. C’est très difficile de s’orienter dans le corps empoisonné d’un tel mastodonte. L’Anthropocène est un véritable bourbier. L’essentiel, c’est de s’en sortir. Je veux dire : l’essentiel, à l’heure de l’Anthropocène, c’est de sortir de l’Anthropocène. Un autre mot apparaît souvent pour parler du temps où nous sommes. C’est le mot extinction. Il fait apparaître ce fait élémentaire : des choses disparaissent, des vies s’éteignent. Pas évident de s’orienter dans cette pénombre. L’anthropologue australienne Deborah Bird Rose, qui est l’une des pionnières des Extinction Studies, affirme que nous sommes entré·e·s dans « l’ère de la perte » (era of loss) [7] Elle a tellement raison que la plupart des gens, en la lisant, se mettent à pleurer. C’est parce qu’elle touche du doigt une sacrée vérité. Autrement dit : elle appuie là où ça fait mal.

Pourtant, la singularité de notre situation ne doit pas nous rendre amnésique. Le problème qui se pose lorsqu’on nomme une nouvelle époque géologique ou lorsqu’on identifie une nouvelle ère, c’est qu’on donne l’illusion d’une rupture, d’un tournant, alors qu’en réalité ce qui se produit sous nos yeux est la conséquence d’un long processus. La seule véritable rupture est affective. Pour la première fois, on assiste à quelque chose comme une globalisation de la souffrance. On peut dire des terriens d’aujourd’hui ce que La Fontaine disait des animaux malades de la peste : « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés ».

Dans un futur proche, les gens pleureront tellement que leurs larmes, réunies, menaceront de les engloutir. C’est ça, l’apocalypse : un déluge de larmes transformant la terre en une vaste étendue d’eau salée. En pleurant, nous participons à l’apocalypse. Mais nos larmes ressemblent aux larmes d’Orphée après l’extinction d’Eurydice. Ce sont des larmes d’amour. Ce sont des chants.

III

La crise environnementale –en son versant apocalyptique– nous passionne. Elle passe à travers nous et nous affecte. Elle nous fait peur. Elle nous met hors de nous. Elle nous habite, elle nous possède, nous dépossède. Elle nous aliène, elle nous altère. A l’heure de l’extinction, toutes sortes de gens viennent habiter en nous. Des gens visibles et invisibles. Des animaux, des plantes, des bactéries. Des champignons, beaucoup de champignons. Mais aussi des fantômes, des monstres, des créatures indescriptibles. Des gens gluants, des gens étranges, des gens qui portent des cagoules. Oui, à l’heure de l’extinction, des gens de ce genre viennent s’installer sur les terres pas vraiment accueillantes de ce qu’on nous appris à appeler« l’humain ». Isabelle Stengers appelle ça « l’intrusion de Gaïa ». Pour ma part je ne suis pas sûr d’avoir envie de donner un nom immense à cette somme de choses minuscules, alors je préfère me concentrer non sur l’identité de ce peuple passionnant, mais sur la transformation de ma propre identité face à l’intrusion de ce peuple. C’est ce que j’appelle l’expérience de la transpassion.


Il y a tant de gens qui me passent à travers le corps que j’en ai des démangeaisons. Mais le plus intéressant n’est pas là. Le plus intéressant, ce sont les manières dont ces démangeaisons se présentent, c’est-à-dire les formes prises par la passion. Lorsqu’il découvre l’existence de tous ces gens qui le traversent, le transpercent et le constituent, l’humain se met à pleurer. Bien sûr, il a peur aussi. Mais le plus important, c’est qu’il se met à pleurer. Car ces gens qui viennent d’arriver en lui sont des gens menacés, parfois même des gens disparus ou qui s’apprêtent à disparaître. Ce sont souvent des vivants qui ressemblent à des morts, ou des morts qui ressemblent à des vivants. C’est une époque compliquée.

J’ai rencontré un groupe d’humain·e·s, il y a quelques années, qui disait avoir « les nerfs fragiles », et qui le revendiquaient. De l’eau a coulé sous les pont depuis, et il apparaît que tout le monde, aujourd’hui, a les nerfs fragiles et que le collectif lui-même –celui qu’on appelle « humanité »– serait en passe de partager cette singulière nervosité, comme si le moment était venu de la globalisation de la fragilité.

IV

Le film Melancholia, de Lars von Trier, nous enseigne qu’une certaine tonalité humorale s’accomplit tout particulièrement dans l’apocalypse. Cette tonalité, c’est précisément la mélancolie. Contrairement à ce qu’affirme Freud, la mélancolie n’est pas seulement une affaire de perte ou de deuil, mais avant tout une affaire d’affects obscurs et de torrents de larmes. La créature mélancolique fait preuve de cette capacité négative dont parlait Keats, qui est une capacité à « demeurer au sein des incertitudes, des Mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait & la raison. [8] Mais de manière plus générale, la mélancolie fait de nous des spécialistes de la négativité.

Dans un de ses cahiers, Kafka écrit qu’il « reste à faire le négatif », puisque « le positif nous est donné ». La créature mélancolique fait le négatif. En plongeant dans le négatif – c’est-à-dire,principalement, dans le dialogue avec la mort, avec les mort·e·s – elle s’invente un habit tout noir qu’elle nommera un jour sa robe de métamorphose. En raison de cette intimité avec le négatif, la créature mélancolique se tourne volontiers vers l’apocalypse. Ses larmes, sont diluviennes, apocalyptiques. Ce sont des larmes qui jugent le monde tel que l’humain l’a façonné. Ce sont des larmes d’amour et de colère. Des larmes révoltées. Des larmes en guerre.

Le jour où j’ai vu Melancholia pour la première fois, lors de sa sortie en salles, j’ai été littéralement pris de vertige lorsqu’à la fin, Justine, qui incarne la mélancolie et se trouve donc tout naturellement liée à l’apocalypse, propose à son neveu de construire une cabane. C’est le moment clé du film. Non pas la cabane en tant que telle, même si elle est magnifique, mais plus simplement le fait de construire quelque chose, au dernier moment, afin de contrer en imagination la catastrophe toute proche. Plus tard, il m’a semblé retrouver l’exact équivalent de cette scène dans une lettre de Walter Benjamin à Gretel Adorno. Dans cette lettre, Benjamin raconte un rêve qui tourne autour d’une phrase mystérieuse : « Il s’agirait de changer en fichu un poème » [9]

Lorsqu’on lui a attribué le prix Adorno, Derrida a donné une conférence où il était question de cette phrase. Le fichu, en français, c’est un morceau d’étoffes dont on peut se couvrir la tête, et donc une sorte de voile protecteur. Mais ce qui est fichu, c’est aussi ce qui est voué à une mort, à une fin certaine. Dire « c’est fichu », c’est dire que c’est fini, que c’est foutu, qu’il n’y a plus rien à faire. Quand on change le poème en fichu, on change aussi le fichu en poème. Les deux processus sont pour ainsi dire inséparables. Lorsque Justine et son neveu construisent cette cabane dont je parlais tout à l’heure, ils changent le fichu en poème et le poème en fichu. Ce qui apparaît ici, c’est tout simplement que l’apocalypse est un poème, que le poème est apocalyptique, que le monde ne cesse de finir et, finissant, de se réinventer au cœur des boucles d’ombre formées par le désir. La créature mélancolique excelle à ce petit jeu. Car oui : ceci est un jeu.Un tout petit jeu.


Ce que m’ont permis de comprendre Justine et Benjamin, c’est que l’apocalypse, ça se joue, ça se performe. Aujourd’hui, je crois que nous pourrions être en passe de performer quelque chose de tout à fait étonnant. Nous pleurons tou·t·es, et nous comprenons peu à peu que ces larmes pourraient bien être tout à la fois le véhicule de l’apocalypse, et sa résolution. C’est-à-dire : le poème et le fichu, la catastrophe et la cabane. C’est pourquoi j’ai décidé de plaider, d’abord en moi-même et pour moi-même, pour une apocalypse affective.

V

J’aime bien les textes qu’on peut mettre dans sa poche, comme une bague ou comme un briquet. En l’occurrence, ce texte, je l’ai pensé comme une sorte de memorandum ou de vade mecum pour temps troublés. Memorandum signifie : choses qu’il faudrait ne pas oublier. Vade Mecum : choses qu’il faudrait emporter avec soi. Les deux mis ensemble, ça pourrait vouloir dire quelque chose comme : n’oubliez pas de mettre dans votre poche les idées, images et légendes que j’ai tenté de rassembler ici. Elles pourraient nous être utiles. Apocalypse. Affect. Mélancolie. Art des larmes. Transpassion. Révolte.Endarkenment. Infamie. Dans un futur proche, ces termes nous réunirons, d’une manière ou d’une autre. Il y aura d’autres termes aussi. D’autres conspirations, comme dirait Loup.

C’est exactement pour ça qu’il m’arrive de décrire la mélancolie comme une société secrète. Ce n’est pas un fait, c’est seulement une fiction à mettre dans sa poche. La créature mélancolique rejoint une bande de conjurés qui se rassemblent dans l’ombre pour pleurer. Ce sont des êtres fragiles. Des créatures pathétiques. De celles que le l’Humain pourrait bien vouloir exterminer. Encore ces « femelles gémissantes » dont je parlais tout à l’heure. Lorsqu’elle se baigne avec ses congénères dans l’ombre et les larmes, la créature mélancolique non seulement prépare quelque chose, mais aussi et surtouttravaille à autre chose. Parfois, cette baignade prend des formes surprenantes, comme une fête, une manifestation, un groupe de parole, un verre le soir dans quelque rade obscur et tendre. Je crois que j’aurais aimé, quand j’étais plus jeune, qu’on me parle de cette société secrète. Je crois aussi que j’aurais aimé qu’on me dise qu’elle était profondément queer, profondément noire aussi, profondément non-humaine. J’aurais aimé qu’on m’en parle. Ça ne m’aurait pas forcément fait gagner du temps, mais peut-être que ça m’aurait permis de me sentir moins seul, affectivement. Moins seul dans ma tristesse. Moins seul dans ma révolte. Moins seul dans mon désir aussi. Moins seul dans la théorie, dans la pratique, dans la pensée, dans la vie.

Si je vous dis tout ça ici et maintenant, c’est parce que tout ça est directement lié à l’Anthropocène : à la destruction, à la destitution de l’Anthropocène. J’ai longtemps rêvé d’une armée de créatures mélancoliques, et aujourd’hui, ce rêve est en train de devenir réalité.

VI

Ces derniers temps, on cite beaucoup la phrase attribuée à Slavoj Zizek ou Frederic Jameson par Mark Fisher, qui affirme qu’il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme » [10] Personnellement, je crois que nous sommes nombreu·x·ses, aujourd’hui, à sécréter des apocalypses au sein desquelles la fin du monde, c’est précisément la fin du capitalisme.

Mark Fisher note par ailleurs que « la faillite du futur hante le capitalisme ». En pratiquant l’apocalypse, les créatures mélancoliques convoquent ces spectres et se mettent à leur écoute. Avec leur aide, elles vont rouvrir le futur en détruisant le capitalisme, détruire le capitalisme en rouvrant le futur. L’Anthropocène, c’est le temps parfait pour lier des liens d’amitié avec ces spectres. Et pour cause, la faillite du futur est devenue tellement énorme, tellement évidente, que ce n’est plus le temps, comme chez Shakespeare, mais bien le capitalisme lui-même, qui se trouve « hors de ses gonds ».

A un moment donné, j’ai cru bon de renier l’apocalypse sous prétexte qu’elle risquait de faire peur aux gens. J’ai compris plus tard que c’était une erreur de jugement. Je crois finalement que ce qu’il faut, c’est s’engager sur le terrain de l’apocalypse. C’est inventer sa propre apocalypse. C’est se faire soi-même, à sa façon, avec ses ami·e·s et les ami·e·s de ses ami·e·s, bêtes de l’apocalypse. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire peur aux gens, ou de se donner des frissons, mais de raconter les histoires que notre corps réclame, que notre cœur attend.

L’Anthropocène est le nom d’une guerre qui a précisément pour objet cet effort d’imagination et de réorganisation du monde que l’on nomme « apocalypse ». Il nous faut participer à cette guerre. Il nous faut prendre position quant à ces conceptions. Il nous faut même, de manière encore plus pragmatique, profiter de cette guerre pour en finir avec l’humain lui-même, dans sa version eurocentrée (et dont l’Anthropocène est l’expression culminante [11]

[11] A ce titre, l’énoncé selon lequel « l’Anthropocène est…). C’est dans cette direction que doivent tendre nos efforts théoriques, esthétiques et critiques. Organiser l’apocalypse. Décrire la vie qu’on veut. Se battre pour cette vie. Le sous-commandant Marcos a dit un jour : « Si ta révolution ne sait pas danser, alors ne m’invite pas à ta révolution ». On devrait pouvoir dire pareil de l’apocalypse : si ton apocalypse ne sait pas danser, alors ne m’invite pas à ton apocalypse.

Je raconte une histoire. C’est une histoire d’affects. L’apocalypse est un temps hyper-affecté. Cette affectivité pourrait bien être notre chance. J’aime tellement les moments où nous sommes torses nus et où tu m’apprends à danser.

VII

La pensée la plus en vogue actuellement, concernant l’Anthropocène, considère la crise écologique sous le prisme de l’action. Selon cette pensée, il faut dépasser l’opposition entre sujet et objet et reconnaître l’agency, c’est-à-dire l’agentivité, l’actantialité, la « puissance d’agir », comme dit Latour [12] des créatures non-humaines, qu’elles soient animées ou inanimées.Il ne faut pas s’arrêter en si bon chemin, sous peine de reconduire malgré nous l’opposition dont nous prétendons nous extraire. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut prendre garde à cette catégorie de l’action, et qu’il faut se méfier de l’empowerment qu’elle prétend opérer. Comme le souligne l’art des larmes dont je parlais tout à l’heure, la leçon de notre temps, c’est aussi et peut-être avant tout que nous sommes en souffrance. Il ne suffit pas de réanimer l’ancienne nature ou de la doter de nouvelles qualités positives, comme l’action ; il faut aussi que l’anthropos, que l’humain, apprenne à souffrir. Mais comprenez-moi bien : je ne parle pas d’une souffrance expiatoire, je ne dis pas que nous devons payer pour nos crimes ou pour les crimes de nos pères. La souffrance dont je parle est d’une autre nature. C’est une souffrance élémentaire et quasi cosmologique. Car en effet si chaque chose est liée à chaque autre, si tout partout s’enchevêtre, alors tout souffre tout, au sens minimal du terme souffrir : sentir, subir, faire l’épreuve de l’autre.

Double révélation, donc. On réalise que tous les êtres qui composent ce qu’on appelle « Nature »sont des agents, des acteurs, des gens qui agissent, qui inventent des formes, etc. Mais parallèlement, un autre savoir nous est révélé : on réalise que tous les êtres qui composent ce qu’on appelle « l’Humain » ou « l’Humanité » sont des patients, des passeurs, des gens qui souffrent, subissent, pâtissent, sont pris de passion. Dans la zone d’affectivité, le monde révèle sa vérité, qui est d’être une véritable passoire. Tout y passe à travers tout. C’est pourquoi, aujourd’hui, tout semble sens dessus dessous.

Ce qui apparaît alors, à l’heure de l’Anthropocène, c’est le désir croissant de rejoindre une zone située par-delà les oppositions binaires qui constituent le monde tel qu’on nous l’a légué. Une zone située par-delà ou en-deçà de ces oppositions, ou peut-être entre les termes qui les composent. Il s’agit bien sûr de l’opposition entre nature et culture, mais aussi de l’opposition entre sujet et objet, entre humain et non-humain, entre dedans et dehors et, de fil en aiguille, de toutes les oppositions du monde. A travers nos yeux mouillés de larmes, une zone interstitielle nous apparaît. Et on se prend à penser qu’il y ferait bon vivre. C’est la part de révélation de l’apocalypse qui se performe en ce moment, et dont il se pourrait bien que nous participions.

Notre temps ressemble à un soap opera où l’on va de rebondissement en rebondissement. Notre monde ne cesse de s’écrouler. On enchaîne les galères. On a les yeux constamment rouges et écarquillés. On croirait halluciner. Mais de catastrophe en catastrophe, de révélation en révélation, on comprend que tout ça n’est qu’un jeu, et qu’on peut en changer les règles. Comme dans un bon soap opera, il suffit de savoir jouer. Comme le rappelle Foucault : « Il faut […] penser que ce qui existe est loin de remplir tous les espaces possibles. Faire un vrai défi incontournable de la question : à quoi peut-on jouer, et comment inventer un jeu ? » [13]

VIII

Pour parler du monde tel que nous le révèle la pensée écologique, Timothy Morton utilise le terme anglais mesh, qui signifie « enchevêtrement »,« entrelacement ». Haraway, de son côté, a inventé le Chthulucène, qui est un anti-Anthropocène vraiment enchanté, enchanteur, comme Queen Donna elle-même. De toutes parts, on se met à parler des liens. On réalise qu’on est relié à toutes sortes de choses et à toutes sortes de gens. Ce sont des liens qui peuvent être d’amour. Mais qui a connu l’amour sait de source sûre que plus on aime, plus on souffre. L’amour condamne au plaisir et à la souffrance.

Si l’on se met à aimer les plantes, les arbres, les étoiles, les bactéries, alors vivre deviendra impossible. Je veux dire : vivre comme un humain deviendra impossible. Car nous serons ravagé.e.s par la violence qui frappe les créatures que l’on aime. Plus on crée des liens avec le non-humain, plus on augmente notre souffrance. Mais je crois que précisément, cette souffrance est la seule solution. Nos larmes sont une bénédiction. Souffrir n’est pas un problème. Le seul problème, c’est le capitalisme. Ou mieux encore : c’est l’humain en tant que Sujet du capitalisme. L’humain fait mal. C’est un constat purement technique. Techniquement, l’humain fait mal. Je suis humain : je fais mal, je vais mal, je suis mal. Mais ce point est précisément notre planche de salut. L’humain va tellement mal qu’il est en train de se transformer. C’est un savoir de ce genre que nous délivre l’expression fondre en larmes. La créature qui pleure ressemble à du beurre fondu ou à un golem d’argile. Tendre et molle, quasiment liquide, elle est dans les meilleures conditions qui soient pour se transformer.

La mélancolie nous parle de cela depuis le début : aller mal, c’est commencer à se transformer. La tristesse est l’instrument de la mue. Pleurer, c’est déborder en direction des choses auxquelles on est attaché. Aujourd’hui, on déborde de tous les côtés. C’est qu’on est attaché, de plus en plus attaché, à des quantités de choses sur la terre et peut-être au-delà. Je parlais tout à l’heure de soap opera, mais en réalité notre existence ressemble de plus en plus à un film porno indépendant qui appartiendrait à la catégorie du cosmic bondage et qui s’intitulerait Earthbound Bitches Apocalypse. [14] Ce serait le film le plus triste et le plus joyeux de tous les temps. Des milliers de créatures sont en train de le tourner en ce moment même, sans forcément le savoir.

Les créatures qui jouent dans ce film ne sont ni tout à fait actives, ni tout à fait passives, ni tout à fait agissantes ni tout à fait souffrantes. Ce sont seulement des créatures qui ont des corps, et seulement des corps qui sont reliés à d’autres corps et qui de ce fait sont affectés par ces autres corps et les affectent en retour. La pulsation multiple du monde trouve son origine en une zone où ces oppositions n’ont pas cours, au niveau souffrant et puissant de la passion. C’est Keats qui avait raison, dans Endymion, lorsqu’il nous invitait « chaque matin, [à nous tresser] des guirlandes de fleurs / pour mieux nous lier à la terre ». [15] Ces guirlandes sont des liens. Ces liens sont des cordes BDSM. A chaque guirlande que l’on tresse, on se surprend à souffrir davantage et à jouir davantage. C’est le miracle en cours.

IX

La Dialectique de la Raison de Adorno et Horkheimer est le livre central de la théorie critique. C’est dans ce livre que j’ai rencontré les « femelles gémissantes qui mettent en péril l’État ». Si je reviens ici sur ce livre, c’est qu’il délivre un savoir dont nous n’avons peut-être pas pris la mesure. En français, on a traduit Aufklärung par « Raison », alors que le terme allemand est l’exact équivalent de l’Enlightenment anglais ou des Lumières françaises. Comme si la traductrice n’avait pas voulu admettre–peut-être pour de simples raisons éditoriales–que c’était précisément au pilier de l’universalisme républicain à la française que ce livre impitoyable s’en prenait. Comme si on pouvait s’en prendre à la« Raison », mais pas aux « Lumières », sous peine de voir le ciel nous tomber sur la tête. Le coup de force d’Adorno & Horkheimer, c’est d’avoir compris, et de nous avoir fait comprendre, que le projet des Lumières est un projet affectif ou, pour être plus exact : anti-affectif. La domination commence par l’impassibilité. La maîtrise des autres et du monde commence par la maîtrise de soi. Le véritable Sujet des Lumières, c’est « le mâle froid et impassible », dont la « froideur bourgeoise » s’est formée à l’exemple de « l’apathie stoïque ». De ce fait,« l’idole de la société est le visage masculin aux traits réguliers et empreints de noblesse. » [16]

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais le mot passion se cache dans « impassible ». Le mâle froid et impassible dont il est question ici, c’est l’homme sans passion, l’homme qui agit, commande, maîtrise, mais ne souffre pas, ne souffre plus ; l’homme qui croit que sa dignité exige de lui qu’il sorte définitivement du cercle de la souffrance. Seule la nature et les créatures qui lui sont affiliées souffrent. C’est pourquoi, du point de vue de la Raison, ces créatures méritent de souffrir, méritent d’être exploitées, dominées, torturées, oppressées. Et pour cause, c’est précisément au niveau de cette violence que la Raison s’accomplit.

Il faut donc prendre Adorno et Horkheimer au pied de la lettre lorsqu’ils écrivent que « la raison progresse impitoyablement » [17] : la raison est un processus sans-pitié, un processus littéralement désaffecté ou, mieux encore : anti-affectif. Le savoir n’échappe pas à ce processus. De nos jours encore, le penseur accompli prend la forme d’un homme maître de lui-même, dont la pensée maîtrisée se tient à bonne distance du pathos qui, s’il déferlait, risquerait de la corrompre.

On m’a dit un jour que j’avais un « rapport pathologique à la composition ». Au moment où ces mots furent prononcés, ils n’avaient rien d’un compliment, mais trahissait plutôt une profonde exaspération face à ma difficulté à mettre de l’ordre dans ma pensée. Pourtant, ces mots sont aujourd’hui logés en moi comme un trésor. J’ai un rapport pathologique à la composition. C’est quelque chose de merveilleux. Je suis lié par le pathos à ce que je compose. Ou mieux encore : je suis du pathos qui tente de composer avec le monde et avec lui-même. Bien sûr, ça complique bien des choses, quand il s’agit d’écrire, de produire, de capitaliser. Mais je crois que ce genre de complication pourrait bien être une chance.

Toujours est-il que la Dialectique des Lumières est, en définitive –et c’est ce dont, je crois, nous n’avons pas pris la mesure– un livre sur la pitié. Pour l’homme touché par la lumière de la Raison, « la pitié est suspecte ». Pire encore : elle est dangereuse. La pitié met la Raison en danger, et avec elle tout l’édifice humain : le progrès, le savoir positif, la production capitaliste, la domination du monde.Elle jette son ombre chaude et molle sur le marbre froid des Lumières.Mais ce que l’on appelle ici « pitié », ce n’est pas ce que l’on croit. Si la pitié est suspecte, c’est qu’elle ne correspond pas, en réalité,à ce que les hommes ont tenté de discréditer sous le nom de pitié. Ce qui est suspect, c’est la zone d’affectivité elle-même, à l’intérieur de laquelle les formes s’affectent et les affects s’informent. Ce qui est suspect, c’est cette élémentaire plasticité, et les liens qu’elle suscite.


Le but ultime de la théorie critique d’Adorno et Horkheimer consiste ainsi à trouver « la formule de la délivrance fléchissant à la fin des temps le cœur de pierre de l’éternité » [18] Fléchir à la fin des temps le cœur de pierre de l’éternité, c’est ce que je tente de faire lorsque je parle de transpassion, de femelles gémissantes ou d’apocalypse BDSM. Et pour cause, faire fléchir un cœur de pierre, c’est l’émouvoir, c’est l’affecter, c’est le faire fondre. En larmes.

Dans ce monde dominé par la Raison, « La terre entière témoigne de la gloire de l’homme. » [19] Cette gloire, aujourd’hui, s’accomplit sous le nom d’Anthropocène. Du point de vue de la Raison et des Lumières, qui est un point de vue impitoyable, c’est là un véritable titre de noblesse. Mais par chance, l’Anthropocène n’est pas en mesure de se présenter aujourd’hui comme un projet positif. Si la raison y culmine, elle s’y trouve aussi catastrophée. Les maîtres impassibles commencent à avoir des sueurs froides. Et pour cause, l’apocalypse en cours signe le retour de l’affectivité que l’humain pensait avoir vaincu.

X

Je crois que prendre en charge cette affectivité – l’écouter, la comprendre, l’augmenter – serait un défi à la hauteur de notre temps. Mais pour cela, il nous faut passer de la lumière à l’obscurité. Cela ne signifie pas répandre le chaos sur la terre (à bien y regarder, le chaos est déjà sur la terre) mais de proposer un projet alternatif au projet des Lumières, afin de mettre hors d’état de nuire l’anthropos qui donne son nom à l’Anthropocène. Aux Lumières de la raison, je préfère les Ombres de l’affect. À la froide maîtrise de l’Enlightenment, j’oppose le pathos de l’Endarkenment. Je suis peut-être un illuminé, mais mon illumination est un obscurcissement. Ceci bien sûr est une fiction. Le monde est sans solution.

Contre une définition lumineuse et blanche de l’humain, dont on connaît la prétention à l’universalité, le processus d’obscurcissement consiste à descendre dans l’ombre, dans les cavernes où l’humain, précisément, a rejeté, refoulé, emprisonné toutes les catégories qu’ils jugeaient indignes de lui. En explorant ces cavernes, en retrouvant ces catégories déchues, on se met en mesure de conjurer les oppositions binaires qui structurent notre monde. C’est pourquoi l’Endarkenment est un projet luciférien. Lucifer,étymologiquement, c’est celui qui porte la lumière. Son corps est sombre comme l’intérieur de la terre. Mais ce corps porte la lumière. La vraie lumière ne s’oppose pas à l’ombre. Ombre et lumière voyagent à travers les mondes comme deux amies qui, sur le sol de leur chambre, passent la nuit à discuter, fomentent en riant d’improbables révolutions, font des plans sur la comète, et s’endorment à la fin sans même s’en rendre compte, épuisées de bonheur.

Au début de ce texte, j’ai identifié trois fronts qui me semblaient être ceux de la guerre en cours : front décolonial/racial, front queer, front écologique. Le projet critique que je nomme Endarkenment est situé à l’intersection de ces fronts travaillés par l’obscurité. Timothy Morton théorise l’écologie sombre (dark ecology) [20], Zach Blas explore l’obscurité queer (queer darkness) [21], les Black Studies investissent le champ apocalyptique pour repenser l’humain, etc. De tous les côtés, on commence à comprendre qu’il n’est pas vain de « rêver l’obscur », comme le faisait Starhawk. Mais surtout, on commence à comprendre que la question de l’obscur est une question affective et que les zones sombres ainsi explorées correspondent aussi et surtout à une zone d’affectivité. [22] L’Endarkenment est un projet critique et esthétique. Il déploie des ressources formelles, pratique la performance, mais s’obstine à descendre toujours plus bas, là où il fait toujours plus sombre, afin de conjurer en toute connaissance de causes la malédiction contenue dans le nom même de l’humain. Comme le Stalker de Tarkovski, l’Endarkenment ne cherche rien d’autre que « le bonheur pour tous, gratis ! ». C’est pourquoi le projet démoniaque qui prend place sur ce terrain sensible est en réalité un projet eudémoniste. [23]

L’Anthropocène n’est que le dernier chapitre d’une histoire déjà bien longue. Je ne parle pas de l’histoire des créatures que l’on regroupe aujourd’hui sous le nom d’humanité, mais de l’histoire de la Raison. Je ne parle pas de l’histoire des corps que nous habitons, mais de l’histoire des Lumières qui ont cherché à désaffecter ces corps. La transpassion, dont je parlais tout à l’heure, est une expérience pathétique. On y découvre une zone d’affectivité qu’on ignorait ou qu’on croyait disparue. C’est pourquoi l’expérience de la transpassion est au cœur du projet critique que j’appelle aujourd’hui Endarkenment.

Un autre monde commence à partir de la transpassion. Cet autre monde, j’ai commencé à le décrire ailleurs. Je le nomme Infamie, car c’est un monde sombre et sans éclat. Un monde où la terre entière témoigne, non pas de la gloire de l’homme, mais de l’importance de la passion. Un monde où les noms positifs tombent comme des mouches et se mettent à tourbillonner dans le vide, comme dans les poèmes que tu aimes tant et où tu dis que le désir est possible.

Une guerre est en cours, et il se pourrait bien qu’elle soit avant tout affective. Ce n’est pas exactement une guerre au sujet de la pitié, comme le disait Derrida dans L’animal que donc je suis. Non c’est plutôt une guerre au sujet de la passion, au sujet de la transpassion, au sujet de cette zone d’affectivité à l’intérieur de laquelle nous nous dévêtons de notre « humanité » afin de changer le monde. L’Anthropocène est un pathocène. Le pathocène est un anticapitalisme. D’aucuns diront que ce genre de choses ne mènent à rien. Personnellement, je préfère dire que ce rien n’est pas rien, et qu’il faut y aller.

Romain Noël

Illustrations : Youri Johnson

[1] Ce texte a été initialement publié dans le second numéro de Klima Magazine, en octobre 2018. Pour des raisons éditoriales, il avait alors été amputé de certains paragraphes. Nous le publions aujourd’hui dans sa version originale.

[2] Ursula K. Le Guin, “A Left Handed Commencement Address” (1983), from Dancing at the Edge of the World : Thoughts on Words, Women, Places (1989).

« I hope you live without the need to dominate, and without the need to be dominated. […] And when you fail, and are defeated, and in pain, and in the dark, then I hope you will remember that darkness is your country, where you live, where no wars are fought, no wars are won, but where the future is.Our roots are in the dark ; the earth is our country. »

Publié en français aux éditions de L’éclat : Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde.

[3] Donna Haraway, « Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents », trad. de l’anglais par Frédéric Neyrat, « Multitudes », 2016/4 n° 65, pages 75 à 81.

[4] Theodor Adorno & Max Horkheimer, La dialectique de la Raison (Dialektik der Aufklärung,. Philosophische fragmente, 1944, 1969 pour la nouvelle édition),trad. de l’allemand par Éliane KaufHolz, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », 1974, p.110.

[6] Paul B. Preciado, « Shoot canin » in Testo Junkie. Sexe, drogue et biopolitique, trad. de l’espagnol par l’auteur.Paris, Grasset & Fasquelle, 2008, réed. « Le livre de poche », p380-381.

[7] Deborah Bird Rose, Thom van Dooren & Matthew Chrulew (ed.), Extinction Studies : Stories of Time Death, and Generations, New York, Columbia University Press, 2017.

[8] John Keats, Lettres, trad. de l’anglais par Robert Davreu, préface de Claude Mouchard, Paris, Éditions Belin, coll. « Littérature et politique » (dir. Claude Lefort), 1993, p.76.

[9] Walter Benjamin, rêve du 11-12 octobre 1939.

[10] Marc Fisher, Le réalisme capitaliste. N’y a-t-il aucune alternative ? [Capitalist Realism. Is There No Alternative ?, NY, Zero Books, 2009, pour l’édition originale], Paris/Genève, Éditions Entremonde, coll. « rupture », 2018.

[11] A ce titre, l’énoncé selon lequel « l’Anthropocène est eurocentré » est tautologique, comme quand le dieu de la bible dit « je suis ce qui est » (pour le coup, ce n’est pas seulement une tautologie, mais aussi un mensonge). Sous ses faux airs d’universalité, l’anthropos ne trouve à s’accomplir que dans l’existence maîtrisée, dans la figure impassible de l’homme européen ; il est la projection conceptuelle de cet homme.

[12] Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Paris, Éditions La découverte / Les empêcheurs de penser en rond, 2015.

[13] Michel Foucault, « De l’amitié comme mode de vie », Entretien avec R. de Ceccaty, J. Danet et J. Le Bitoux, Gai Pied n°25, avril 1981, pp. 38-39, inDits et Écrits, Tome IV, texte n°293, Paris, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 1994.

[14] « L’Apocalypse des chiennes terrestres »

[15] John Keats,Endymion, in Poèmes choisis, traduit de l’anglais par Albert Laffay, Paris, Aubier, 1968.

[16] Theodor Adorno & Max Horkheimer, La dialectique de la Raison op.cit.p.111.

[17Ibid,p.269.

[18Ibid,p.270.

[19Ibid, p.268.

[20] Timothy Morton, Dark ecology:for a logic of future coexistence, New York, Columbia University Press, Series : « Wellek Library lectures in critical theory », 2016.

[21] Zach Blas, « Queer Darkness », in Carolin Wiedemann, Soenke Zehle (dir.), Depletion Design : A Glossary of Network Ecologies, Amsterdam, Institute of Network Cultures, 2012, p.127-132.

[22] C’est précisément ce que manque, selon moi, la grande majorité de la pensée qui trouve à se rassembler sous le nom de « réalisme spéculatif ». C’est une question sur laquelle je reviendrai ailleurs.

[23] Du grec ancien εὐδαιμονισμός, eudaimonismos (« souhait de bonheur ») dérivé de εὐδαίμων, eudaímôn (« bon génie »).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s